Portrait : Tom Kalinske

Par manga - 14/11/2013

Le nom de Tom Kalinske ne vous dira peut être rien. Il s'agit pourtant de l'une des personnalités les plus emblématiques du SEGA de la grande époque. Homme de caractère (aujourd'hui âgé de 67 ans), il a été celui qui a tenu tête au big boss de Sega Corporation (en somme, la maison-mère de la firme) : Hayao Nakayama. Auparavant employé de Mattel, Tom (ou Thomas de son vrai prénom) Kalinske connaissait déjà l'exigence de son homologue et futur patron (pour s'être rencontrés à diverses reprises). En 1990, alors que l'américain se repose sur une des longues et belles plages d'Hawaii, il voit une ombre qui se profile derrière lui. Il se retourne et découvre Hayao Nakayama en personne qui lui lance : "Hey Tom, qu'est ce que tu fais ?" - Surpris, le vacancier lui rétorque : "ben, tu vois, je me relaxe". Après dix minutes, le Japonais lui explique qu'il a un truc super cool à lui montrer au Japon, une machine qui va bouleverser le marché des jeux vidéo. Intrigué, Tom s'envole quelques jours plus tard en direction de Tokyo, et plus précisément dans le quartier de Haneda. Là-bas, il est estomaqué par ce qu'il voit. "Je ne me souviens plus de ce dont on a parlé, mais c'est précisément à ce moment que l'idée d'une embauche s'est insérée dans la discussion. Je suis retourné au Japon avec lui, j'ai découvert la technologie utilisée pour la Mega Drive ainsi que le prototype de la Game Gear. Je suis tombé amoureux de toutes ces possibilités et je suis devenu employé de Sega of America, à Redwood Shores. Michael Katz dirigeait cette petite société (moins de cinquante personnes) et j'ai commencé par examiner leur manière de travailler. Au bout de trois mois, je me suis rendu compte qu'il y avait pas mal de choses à améliorer.

Conscient des choses à modifier pour les États-Unis, et bien qu'étant entré dans l'entreprise que récemment, Tom Kalinske prend un nouveau billet d'avion pour le Japon. Là bas, il rencontre Hayao Nakayama et le "board" de SEGA et leur explique, yeux dans les yeux, que leur stratégie pour les États-Unis n'est pas celle qu'il faut adopter. Dire qu'il n'a pas été avec le dos de la cuillère est un euphémisme. "Je leur ai dit qu'ils faisaient fausse route et qu'il était impossible de proposer la Mega Drive au prix de 189,99 dollars. C'était ridicule, dans le sens où ce tarif était incroyablement excessif. Je leur ai expliqué qu'un titre comme Altered Beast n'allait pas se vendre dans le Kansas et qu'il fallait développer des jeux pour le public américain. Surtout qu'en face, un certain concurrent trustait littéralement le secteur avec 98% de parts de marché. Loin d'être fou, Tom Kalinske termine son speech en donnant quelques pistes pour supplanter Nintendo. Son idée : démontrer que cette marque s'adresse avant tout à des enfants.

Mais l'évènement le plus marquant de cette discussion est probablement le coup de sang de Nayakama et des hautes instances assises à côté de lui. Alors que l'ambiance est déjà très lourde, Tom Kalinske va encore plus loin et commence à parler du futur "hit" de la firme. A l'époque, il ne s'agit ni plus ni moins d'un certain Sonic the Hedgehog. "C'était un jeu développé conjointement par une équipe américano-japonaise et il ne portait pas encore le nom de Sonic the Hedgehog. Je leur ai expliqué qu'il fallait ce titre dans le pack de la console." Stupéfaits par ce qu'ils viennent d'entendre, le sang des Japonais ne fait qu'un tour et Hayao Nakayama s'énerve contre l'américain en expliquant que c'est suicidaire, que l'argent vient des jeux vendus et qu'il serait totalement déraisonné de vendre le meilleur titre de leur catalogue avec la console. Comment leur donner tort ? SEGA ne fait aucun profit sur la vente des consoles et insérer Sonic représente une suppression de 65 à 70% des marges possibles. Cela paraît totalement dingue sur le moment, d'où la réaction des Japonais, et pourtant...


Déterminé, Tom Kalinske se rend compte rapidement que son discours ne passe pas. Ses interlocuteurs ne manquent pas de le lui faire savoir : "Nous sommes en total désaccord avec ce que vous dites, à 100%. Vos intentions sont une prise de risque inconsidérée." Au fond de lui, le brave américain pense qu'il va devoir se remettre à la recherche d'un autre emploi, soit seulement trois mois après être entré chez SEGA. A sa grande surprise, il découvre un Hayao Nakayama passablement énervé qui lui balance : "Ok, on vous a embauché pour que vous preniez les décisions pour l'Europe et les États-Unis et c'est donc ce que nous souhaitons. Nous ne sommes pas du tout d'accord avec vos méthodes, nous pensons que vous êtes complètement barré mais si vous pensez que c'est la bonne solution, alors allez-y !" Pour un coup d'essai, ce fut un monstrueux coup de maître. Ce que l'homme ne dit pas en revanche, mais qui a été confirmé par Shinobu Toyoda, producteur exécutif de Sonic the Hedgehog, c'est que le grand Hayao Nakayama s'est levé de sa chaise, a donné un coup de pied dedans, s'est retourné vers Kalinske en hurlant "si vous pensez que vous pouvez battre Nintendo, alors faites-le !" et il a claqué la porte de la salle de réunion. Autant dire que les débats ont été houleux. Alors que SEGA ne détient qu'1% du marché en 1990... Kalinske, de manière plus que culottée, fait exploser la marque qui devient alors le concurrent le plus teigneux de Nintendo. En quelques mois, après la sortie de Sonic, SEGA relaye Nintendo à la seconde place avec 65% de parts du marché nord-américain. En 1994, SEGA détient 50 % du marché, un véritable tour de force !

Absolument TOUTES les décisions de Kalinske se sont soldées par des réussites et la société japonaise n'a jamais interféré dans les choix de l'américain. Tom Kalinske a littéralement bouleversé le visage de SEGA en rendant à César ce qui était à César. Et pour cause, SErvice GAmes était à la base une société US, avec un certain David Rosen à sa tête. Très ami avec Hayao Nakayama, il va alors lui donner les clés de la division nippone. C'est ce dernier qui va amener SEGA dans le secteur des consoles de jeux vidéo. Et Michael Katz dans l'histoire ? Ancien boss de SEGA of America, il a été évincé par le board de SEGA quand Kalinske est arrivé. Ce dernier n'a jamais vraiment compris pourquoi, même s'il estime avoir sous-estimé le potentiel du jeu Sonic the Hedgehog. Tom Kalinske, quant à lui, a juste eu l'analyse d'un pur visionnaire. Arrivé en novembre 1990 chez SEGA US, il a étudié le marché durant plusieurs mois et a rencontré les dirigeants (la fameuse discussion envenimée) en mars de l'année 1991 (cette piste serait d'ailleurs à explorer car cela signifierait que Sonic the Hedgehog n'avait pas encore son nom... à trois mois de la sortie du jeu, intéressant). En douze mois, à partir de cette date... la Mega Drive (ou Genesis aux States) s'est écoulée à plus d'un million d'exemplaires (en 94, ce chiffre a dépassé les 3 millions et demi). Là où la Master System, qui s'est littéralement fracassée la tronche sur le sol américain, ne tenait que 2% du marché à la fin de vie des 8 bits.

Malgré ses remous, Tom Kalinske n'en veut pas à Hayao Nakayama, même s'il a toujours considéré que l'homme avait un gros ego et connaissait avant tout le marché de l'arcade. Les Japonais ne pensaient pas que la branche américaine allait réussir de la sorte et ils ont été obligés d'apprendre l'humilité. Les branches américaines et japonaises de SEGA ont toujours été confrontées et c'est l'une des raisons qui expliquent la situation actuelle de SEGA, aujourd'hui "simple" développeur et éditeur. Tom Kalinske avait ainsi des informations de ses collègues nippons les plus proches et il est arrivé plusieurs fois que le big boss, Hayao Nakayama, hurle sur ses employés en disant "mais allez-y, trouvez la solution, les Américains trouvent toujours les bonnes idées, pourquoi pas vous !?" Sans doute poussé par un sentiment de jalousie, voire même de vengeance, Hayao Nakayama a pris plusieurs décisions lors de la conception et de la commercialisation de la Saturn. Outre le fait que les ingénieurs aient été obligés de changer l'architecture de la machine au tout dernier moment (afin qu'elle gère la 3D à l'instar de la PlayStation), Hayao Nakayama a exigé que la Saturn soit disponible en même temps que la conférence SEGA de l'E3 1994. Ainsi, à la fin du show, Tom Kalinske a été obligé d'annoncer que la console était d'ores et déjà dispo en magasin. Il n'a jamais encaissé cet ordre (tout comme beaucoup de tensions entre SEGA US et Japon), estimant que l'offre allait être largement inférieure à la demande. Pire, il a toujours pensé que la Saturn a été rushée et conçue à la va-vite, alors même que les accessoires se multipliaient sur Mega Drive (Mega CD, 32X, etc.). Dans la foulée, Sony a envoyé un véritable uppercut dans la face de SEGA avec un prix imbattable pour la PlayStation : 299 dollars contre 399 pour la Saturn (le même écart de prix entre la PlayStation 4 et la Xbox One). Cela a été l'épisode de trop pour Kalinske. En 1996, exaspéré par les décisions toutes plus surréalistes les unes que les autres de Nakayama, il a fait ses valises. Par sa vision, il est pourtant celui qui a changé le visage de SEGA à tout jamais et nul ne sera jamais ce qu'il serait advenu s'il était resté.

Chronologie des faits :


- 1990 : Tom Kalinske rentre chez SEGA of America. On est alors au mois de novembre, il commence par analyser le marché des consoles de jeu et dresse une liste des éléments à améliorer.


- Mars 1991 : Il se rend au Japon et défend ses idées devant un parterre de Japonais estomaqués par sa détermination et ses idées "saugrenues" selon leurs propos.


- Juin 1991 : Sonic the Hedgehog voit le jour et est vendu en bundle avec la Mega Drive (Genesis aux US).


- Juin 1992 : La Mega Drive détient 65% du marché nord-américain et s'est écoulée à plus d'un million d'exemplaires.


- 1994 : La Mega Drive lutte à jeu égal avec la Super Nintendo, avec 50% de parts de marché pour SEGA et Nintendo.


- 1995 : Hayao Nakayama décide de reprendre le contrôle et coupe les "vivres" de Tom Kalinske. Le marché des 16 bits est abandonnée, avec le retrait de la Mega Drive. C'est un véritable pied de nez à près de 30 millions d'utilisateurs de la console.


- 1995 : Tom Kalinske n'a plus aucun pouvoir, le lancement de la Saturn a été rushé et la machine reste sans jeux pendant plusieurs mois. Le développement sur la console est très difficile, si bien que tous les éditeurs tiers se tournent vers la PlayStation. Le début de la fin pour la console de SEGA, qui va pourtant tirer son épingle du jeu au Japon.


- 15 juillet 1996 : Excédé, Tom Kalinske démissionne, emportant beaucoup de personnes dans son sillage (dont le créateur même de SEGA : David Rosen). Il est remplacé par Bernie Stolar.


Deux ans, il aura fallu deux ans à Nakayama-san pour détruire tout ce qui avait été fondé ou presque. Son ego et sa faculté à mettre le Japon sur un piédestal, sans faire confiance aux autres, ont tué petit à petit la société qu'il a dirigé durant des années. Tom Kalinske, quant à lui, a été embauché chez LeapFrog et demeure, à ce jour, Vice-Président d'une société qui se porte très bien (il n'est évidemment pas pour rien dans l'affaire).


Sources : L'Histoire de Sonic, SEGA 16, Sega Retro


L'avis de la communauté

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27/11/2013 16:42:01 Manga (Membre)

Manga

Merci à toi et regarde le site dans les prochaines semaines, il se pourrait qu'un making of de Panzer Dragoon fasse son apparition ; )

19/11/2013 11:54:53 Estelle26 (Membre)

Estelle26

Merci pour cet excellent article. j'ai possédée une Sega Saturn à l'époque où tous mes potes possédaient une Playstation. j'ai regretté mon choix à cause du nombre de jeux limité mais j'ai passé de bon moments avec Panzer Dragon ou sega Rally. En tout cas, je suis contente de découvrir M. Kalinske.

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