Dossier manga : Ephèbes à la broche et fantasmes homo, dossier spécial Yaoï !

Par alyciane - 07/03/2014

Mais le yaoï, c'est quoi en fait ?

Mouvement manga de plus en plus plébiscité, le Yaoï coule des jours heureux dans notre hexagone depuis plus de 10 ans. Amours homosexuels dessinés, ces mangas (et animés, jeux-vidéo...) dessinés par des femmes parfois carrément trash visent un public féminin à l'origine ado qui a bien grandi. Loin du simple porno gay pour gonzesse, l'étendue de ce genre mystérieux reste aussi large que le shôjo ou le shônen : science-fiction, fantasy, thriller, biographie contemporaine, romance, humour, tous les styles sont de la fête ! Sans compter tous les "sous-genres" qui nourrissent de codes variés ces amourettes compliquées. Un peu de vocabulaire pour commencer :

  • Yaoï : Qui viendrait selon les auteurs eux-mêmes de "YAma nashi, Ochi nashi, Imi nashi", traduit en France par "sans paroxysme, sans dénouement, sans signification" (de l'histoire). Une autodérision complètement assumée tellement significative de l'univers otaku : le Yaoï désigne donc au Japon les dôjinshi, ces BD amatrices mettant en scène des personnages à la mode détournés de leur source originale (animés, mangas, etc.) dans des amours homosexuelles. En France, le terme Yaoï est plus volontiers retenu pour nommer le genre entier, et ainsi ranger toute relation homosexuelle sous ce terme.
  • Boy's Love : Parfois réduit à "BL", c'est le terme le plus utilisé au Japon pour qualifier les BDs éditées (professionnellement). En France, il reste une alternative moins connue du mot Yaoï, peut-être utilisé plus facilement par les lectrices assidues.
  • Shonen-Aï : À l'origine nommant un sous-genre du shôjo décrivant les histoires d'amour dramatiques entre deux jeunes garçons, le terme (pouvant être traduit par shonen=garçon, aï=amour) désigne en Europe les amours platoniques ou à peine érotiques de deux hommes, centrant la narration sur l'évolution purement psychologique des personnages. Au Japon, il n'est par contre presque plus utilisé.
  • Bara : Attention, le Bara n'est absolument pas une branche du Yaoï. C'est en fait la dénomination pour qualifier les mangas homosexuels, écrits par des homos et destinés aux homos. Les codes, la narration et tout simplement la relation fantasmée restent tout à fait différents d'un Yaoï destiné aux femmes. Logique, mais il fallait le signaler ! Au Japon, le terme tend à disparaître au profit de "Gay Comics".

Du Shudô à la Fujo'

Le Japon possède depuis des siècles les preuves d'amours homosexuelles assumées. Loin des notions religieuses sévères européennes, dès le Xe siècle, de telles relations sont présentes au sein même des monastères bouddhiques, amenées traditionnellement par le bonze Kukaï de son voyage en Chine. Dès le XVIIe siècle, des poèmes sont retrouvés et imposent un modèle idéalisé de relations entre hommes âgés et d'autres plus jeunes : ce serait l'origine du Shôta (amour entre un jeune garçon et un homme plus vieux). Proche de l'idée qu'on pourrait se faire de la relation Maître-Élève de la Grèce antique, elle n'implique pourtant pas le mépris de la femme si répandue chez nos ancêtres européens, au contraire. La femme reste le modèle de la beauté, invitant le jeune homme à l'androgynie pour plus de grâce et de sensualité : une vision encore présente dans nombre de "bishônen" (ou beaux garçons), dessinés sous des traits fins et de longs cheveux soyeux. Très gonzesse tout ça. Pourtant, même les samouraïs s'exercent d'une autre manière au Shudô, ou Wakashudô ("La voie des jeunes hommes"), encourageant "l'exercice" entre hommes en opposition à l'amour des femmes qui peut rendre faible. La relation homosexuelle entre un samouraï et son "sempaï" (supérieur en âge, et donc hiérarchiquement) n'est alors pas rare, impliquant une loyauté et un lien fraternel et viril très puissant. Rapidement, ce sont les artistes qui libèrent leurs mœurs et le théâtre Kabuki, créé par la prêtresse aguicheuse Okuni puis joué par des prostituées, par souci de respectabilité, interdit les femmes sur sa scène. Le Kabuki ne s'éteint cependant pas et ce sont les hommes qui prennent leur place : leur succès ne désemplit pas et l'affection des spectateurs pour ces jeunes acteurs travestis ne reste pas moins fallacieux, au grand damn du shogunat. C'est à l'arrivée des Européens dès l'ère Meiji que la vision se transforme : l'homosexualité vue alors comme un simple jeu entre amis et en dehors d'une relation plus responsable (et lourde) mari-femme, se transforme lentement sous le regard méprisant des "gaijin" (les étrangers) en déviance taboue et malsaine. Une chasse est réalisée jusque dans les écoles pour effacer ces relations qui dérangent un peu trop le modèle occidental de plus en plus influent.

Il faudra attendre alors les années 70 pour que les premières BD yaoï voient le jour et qu'une communauté s'installe dès les années 80. En 90, c'est le clash : la communauté gay qui se regroupe en parallèle à la création du Yaoï s'insurge contre ces auteurs "perverses", transformant la "vraie homosexualité" pour leur plaisir. Assumant leur travaux, les mangakas y répondent sans complexes et leur désaccord s'efface lentement dans les années 2000, jusqu'à proposer parfois certaines œuvres à la frontière gay/yaoï floue. On arrive enfin au succès qu'on lui connaît aujourd'hui, transformant les fujoshis, ces "filles pourries" fans de yaoïs décrites comme vicieuses et solitaires (à l'identique des otakus) comme des jeunes filles plus abordables et attachantes, carrément humaines et fières de leurs passions (le manga PRINCESS JELLYFISH en est un exemple récent, même si ces fujo ne sont pas fans de yaoï à proprement parler).

La France est BL !

La France possède un passé assez différent : certes valorisées lors de la Rome et surtout de la Grèce antiques, les relations homosexuelles ont rapidement été déclarées anormales par la religion catholique (et d'ailleurs par toutes les religions monothéistes occidentales). Toute relation hors de la simple procréation est déclarée "amorale", mettant le sexe au rang de devoir bien avant celui du désir. Pourtant, le fantasme lesbien reste un classique masculin tout à fait accepté, sans doute dû à une permissivité plus large pour les hommes que pour les femmes, reflet d'un patriarcat reléguant la femme soit au rôle de sorcière tentatrice, soit d’innocente greluche. La situation de la femme n'est certes guère meilleure au Japon (ancienne et moderne), mais la grande liberté sexuelle de l'archipel permet sans doute un meilleur épanouissement des fantasmes, jusqu'au plus "tabous" chez nous.

Le manga (et sa tendance shôjo) s'insinue chez les lectrices les plus jeunes et les mœurs changent lentement, non seulement par l'évolution des mentalités mais par le travail d'ouverture et de curiosité qu'exercent les lectures étrangères. Intégrant d'autres visions culturelles, la mouvance yaoï s'insinue lentement aux travers d'oeuvres mythiques et de leurs auteurs phares : La Rose de Versailles (Lady Oscar) et le travestissement, TOKYO BABYLON et les mangas de Clamp pour les allusions homo. Biberonnés par ces shôjos chargés d'émotions et d'ambiguïtés, le public otaku français voit lentement sa vision se transformer, pour une meilleure appréciation du yaoï, menant ses fans dans une vraie chasse au trésors dans les années 90 (le yaoï reste rare, un graal à trouver après maintes épreuves), jusqu'au succès actuel aidé par Internet. Connu comme n'étant qu'une simple "sous-culture", le code yaoï est en fait intégré dans une bonne partie des mangas, jusqu'au shônen même (BLEACH et sa tripotée de beaux gosses, rappelant parfois l'amitié samouraï, ou encore la tendance Shôta de BLACK BUTLER carrément fan-service) et reste une valeur sûre pour les japonais permettant de toucher un public toujours plus grand, et surtout toujours plus féminin. Des allusions sans cesse disséminées dans presque chaque lecture manga, consciemment ou non, fantasmées ou non. Et puisque le Japon reste le pays de l'ambiguïté sexuelle, où relation et fraternité se mêlent, les frontières restent volontairement floues pour faire plaisir à tous.

Mais en fait heu... Pourquoi ??

La question du "pourquoi" revient sans cesse chez les néophytes, un peu choqués par cette nouveauté. Pourtant, imaginer deux filles faire frotti-frotta ne pousse pas à tant d'interrogations. Néanmoins, il existe plusieurs explications tout à fait valables, si ce n'est exhaustives, qui expliquent ce succès à des kilomètres de notre culture.

  • L'héroïne shôjo en décalage : Autant en France qu'au Japon, l'image de la femme reste sage. Devant être mignonne, gentille, ou en tout cas "morale" et respectueuse, les shôjo croquent très souvent des héroïnes parfois considérées comme trop parfaites, passives, voire un peu niaises. Elles ne le sont pas plus que certains uke (le "soumis" caricatural d'une relation yaoï, en opposition au seme, "l'actif"), mais obligent les lectrices à se comparer à elles. Une comparaison parfois trop lourde à porter : reflets soulignant nos complexes, nos devoirs dans une société portée par le jugement, notre relation avec une sexualité parfois inexpérimentée. Se préférer simple spectatrice permet une lecture plus neutre et légère. Bref, dans le yaoï, pas d'identification, pas de prise de tête : la lectrice ne prend pas la place des héros et ressent moins directement les assauts agressifs physiques ou amoureux. Pas de malaise.
  • La valeur esthétique : Le yaoï est toujours dessiné avec un style agréable, voire magnifié. Même au sein de la culture amateur, les plumes s'améliorent à chaque parution pour un rendu plus élégant, plus sexy, bref plus séduisant. De la beauté en boîte pour nana en mal de beaux garçons dans une société qui se fiche pas mal de ce qu’une fille peut trouver "désirable", proposant à outrance des plaisirs "par les hommes, pour les hommes".
  • L'amour impossible : Aussi bien au Japon depuis l'ère Meiji qu'en Europe, l'homosexualité est taboue, mal vue. Loin de refroidir les jeunes filles, c'est au contraire un avantage complètement romantique, littéralement parlant. L'amour dans le Yaoï est très souvent impossible (l'un des protagonistes est hétéro, ils sont frères, etc.) : c'est la mise à nu de sentiments mêlant passion et drame, tristesse et joie, jouant aux montagnes russes avec nos petits cœurs. Le sadisme de certains personnages pousse plus loin l'idée de l'impossibilité et de la cruauté de la situation, mettant la complexité de l'amour à son paroxysme. Des ambiances complètement fantasmées qui valorisent souvent l'aspect psychologique, mettant parfois complètement l'aspect sexuel de côté. De plus, les personnages de yaoï sont souvent ambivalents, ni homme ni femme, permettant à la lectrice de se sentir plus proche d'eux. C'est beau, c'est tragique, c'est émoustillant.
  • Du cul pour les femmes, par les femmes : Il suffit de se promener dans une Presse pour tomber dans le rayon XXX très masculin. Du porno, des demoiselles en maillots : il n'y a franchement aucun magazine olé-olé destiné aux femmes*. Les filles doivent depuis toujours se rabattre sur des histoires d'infirmière et de plombier, de monstre à tentacules, sans aucune vraie romance qui attise si bien la libido féminine. Il existe bien sûr le mature shôjo (shôjo érotique), mais trop peu édité en France, trop médiocre, il n'arrive pas à répondre à des lectrices de plus en plus curieuses et libérées. Le Yaoï reste donc la seule alternative au Hentaï (manga porno) pour les demoiselles en attente d'histoires croustillantes. Alternative qui risque d'être la seule, puisque les lectrices, habituées à ce genre d'émois voyeuristes, se trouveront peut-être déçues par des amours hétéro plus banales. Ne l'oublions pas, la lecture reste avant tout un moyen d'évasion : le plus exotique reste toujours le plus intéressant !

* De 2009 à 2012, le magazine BExBOY (du yaoï donc), vendu uniquement en librairie et sans abonnement possible, aura survécu pas moins de 3 ans. Un véritable tour de force dans un secteur en pleine crise en comparaison aux autres magazines de prépublication manga, qui auront connu un temps d'apparition plus bref malgré un public plus large !

Je n'aime pas le Yaoï, c'est grave docteur ?

Hé bien... non. Ne pas aimer le yaoï, ce n'est pas être homophobe, et tant que vous n'avez pas envie de cramer tout ce qui s'y rapporte de près ou de loin, c'est que vous êtes tout à fait équilibré. Les goûts et les couleurs ne se discutent pas (on dit souvent les personnages de yaoï trop efféminés, trop caricaturaux, etc), bien que le genre reste assez large (comme le shôjo ou le shônen d'ailleurs) pour bien avoir quelques volumes qui sauront vous toucher : les codes restent variés et les styles graphiques aussi ! Ceci-dit, aurez-vous le courage de faire le tri pour les trouver ?

Jeune fille, tu n'aimes pas le yaoï ? Peut-être as-tu trouvé d'autres satisfactions dans le shôjo, ou toute autre lecture passionnante. Ta vision de l'amour se veut peut-être plus classique, et tu t'en satisfais, ou peut-être que le grand écart culturel te surprend encore un peu. Ou peut-être tout simplement as-tu peur de cette "nouvelle" mode, véhiculée par son public parfois trop enthousiaste et sans nul doute intimidant ? Qu'importe : aimer le yaoï n'est absolument pas un facteur de bonheur éternel, tu sauras bien vivre sans. Mais je t'invite tout de même à te renseigner, au moins par curiosité intellectuelle.

Jeune homme, tu as fait l'effort d'en lire, et cela prouve une grande ouverture d'esprit. Que ce soit par interrogation sexuelle ou simple curiosité (de mieux connaître les femmes et ce qui les passionne ?), il y a d'ailleurs de plus en plus de lecteurs yaoï masculins. Ceci-dit, les tabous ancrés dans notre inconscient par plus de 1000 ans de religion restent peut-être un trop grand choc pour la plupart des hommes. Devenus purs instruments de sexe et de désir, place habituellement donnée aux femmes, le personnage masculin dans le yaoï peut tout simplement vous bouleverser, voire vous répugner. Ceci dit, cela reste un juste retour des choses, et si l'amour lesbien ne vous a jamais dérangé, interrogez-vous donc sur les différences entre votre propre fantasme et celui des yaoïstes.

Vous voulez en savoir plus ? Je vous conseille le très bon livre "Homosexualité et manga : le yaoi" des Editions H.

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